L’écologie humaine : vers une mutation culturelle ?

cehLe 13 janvier 2013, sur le podium de la Manif pour tous dont vous étiez porte-parole, vous avez salué l’émergence d’un grand mouvement d’écologie humaine. Pourquoi ?

Dès le 23 octobre 2012, lors des rassemblements organisés dans 70 villes par Alliance VITA, puis le 17 novembre 2012, lors des premières manifestations régionales de La manif pour tous, j’avais été stupéfait – comme chacun d’ailleurs – par le jaillissement du mouvement protestataire suscité par la loi Taubira : le plus grand mouvement de rue depuis 20 ans en France. Je me suis évidemment interrogé sur le motif d’une mobilisation historique. Pourquoi tant de personnes se levant sur un tel sujet ? Personne n’avait prévu l’émergence dans notre pays de ce « mouvement social » typique, répondant aux trois critères que me rappellera l’économiste Pierre-Yves Gomez lors de notre première rencontre : spontané, anarchique et foisonnant. Il fallait un mobile intime, presqu’irrépressible chez des manifestants qui, pour la plupart, n’avaient pas « la culture de la rue »…

Tous se sentaient concernés par la remise en cause d’un repère fondateur de l’humanité : la merveilleuse altérité sexuelle à la source de toute existence humaine, indispensable dans l’engendrement, précieuse dans l’éducation… Cette altérité si nécessaire au fragile écosystème qu’est la famille humaine, voilà qu’une loi de toute-puissance prétendait l’effacer ! Et voilà qu’en cette occasion, nos manifestants découvraient leur attachement viscéral à ce repère identitaire, au moment même où l’on prétendait le nier. Lequel d’entre eux aurait imaginé devoir un jour descendre dans la rue pour dire, selon l’expression de Lionel Jospin, que l’humanité est faite d’hommes et de femmes, et non d’homosexuels et d’hétérosexuels ? Et pour que ce repère soit transmis aux générations futures…

Bien sûr, je pense que le mouvement a jailli aussi du mystère de l’Histoire de France, comme une réaction de résilience, dans un contexte particulier, à une étape-clé du cycle libéral-libertaire mortifère inauguré en mai 1968, et dont la loi Taubira est l’un des fruits vénéneux les plus emblématiques. Cette loi a donc joué le rôle de la goutte d’eau faisant déborder un vase. Mais sa nature même explique la levée de bouclier : en s’attaquant à l’altérité sexuelle, cette loi vient saper un des derniers murs porteurs, disons même les fondations anthropologiques de notre société… Chacun, homme ou femme, né d’un homme et d’une femme, nous avons senti que l’heure était grave. Et comme souvent dans l’Histoire de France, quand ses décideurs abusent de leur pouvoir, une partie du peuple se rebelle. Signe d’espérance majeur, il l’a fait cette fois de façon paisible, festive même, et non-violente…

Votre idée de l’écologie humaine inclue-t-elle l’écologie telle que nous la connaissons ?

Le 13 janvier, j’ai effectivement fait le parallèle entre la naissance de notre mouvement et celle de l’écologie environnementale. La problématique environnementale est désormais incontestable dans nos sociétés, même si l’on peut réfuter sa traduction politique ou certaines de ses dérives idéologiques. Elle a cependant émergé difficilement, d’un contexte nouveau, poussant des experts et des militants à lancer un cri d’alarme : du fait de notre puissance technique, nous étions devenus capables de détruire notre environnement. L’humanité n’était-elle pas en train de scier la branche sur laquelle elle était assise ? Quelle planète allions-nous léguer aux générations futures ? Il a fallu du temps pour que cette question soit prise en compte dans toutes les sphères de la société. De même, l’écologie humaine nous incite à nous interroger à cause des extraordinaires progrès des biotechnologies… Ne sommes-nous pas en train de scier, non plus la branche cette fois, mais l’homme lui-même, en abattant son arbre généalogique ?

Cette question est désormais posée avec acuité par des intellectuels qui ne partagent pas notre opposition au mariage homosexuel. La tribune de Jacques Attali publiée dans Salte.fr, le 29 janvier 2013, titrée « Vers l’humanité unisexe » pointe trois questions à ses yeux majeures : « Comment permettre à l’humanité de définir et de protéger le sanctuaire de son identité ? Comment poser les barrières qui lui permettront de ne pas se transformer en une collection d’artefacts producteurs d’artefacts ? Comment faire de l’amour et de l’altruisme le vrai moteur de l’Histoire ? »

Il me semble qu’à la façon dont l’écologie environnementale a émergé, comme un nouvel altruisme, doit effectivement se développer un courant de pensée qui affronte ces défis anthropologiques. L’enjeu est de transmettre aux générations futures les précieux repères qui font l’homme. Ce qui nécessite de creuser des questions-clés : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce que la femme ? En quoi sommes-nous différents des animaux ? Quels sont les besoins de tout être humain ?

Avez-vous puisé vos réflexions dans les récentes interventions des papes ?

Pas consciemment. En parlant d’écologie humaine, je n’avais pas tellement en tête les personnalités éminentes qui avaient utilisé cette expression auparavant. Je voyais plutôt le basculement à venir : la loi Taubira augure l’artificialisation généralisée du processus de procréation… J’ai parlé à ce titre de « revendication pivot ». Cette loi advient au terme de multiples déstructurations (dans le domaine du mariage, de la famille, du respect de la vie), mais elle entame également, sur le mode de la pente glissante, un processus accéléré de déconstruction de l’essentiel… A partir du moment où l’on cède au désir des adultes incapables de procréer en organisant une filiation adoptive homosexuelle, la réification de l’être humain dans sa phase initiale est plus inéluctable…

Très logiquement, la toute première adoption homosexuelle a d’ailleurs cautionné un bricolage procréatif (insémination artificielle avec donneur anonyme, pourtant proscrite en France) à l’aide duquel deux femmes ont escamoté toute notion de paternité. A partir du moment où ce type de discrimination est cautionné voire encouragé par la loi, l’être humain devient un produit que des adultes peuvent se procurer comme on le fait d’une chose qu’on convoite, achète et vend, qu’on vérifie, trie et jette, qu’on traite finalement comme un déchet. La « culture du déchet » dénoncée par le pape François porte autant atteinte à l’écologie humaine qu’à l’écologie environnementale.

Ultimement, la loi Taubira prépare sans que ses auteurs en aient conscience, l’avènement du transhumanisme, qui est à mes yeux la menace éthique et politique numéro un de ce siècle. C’est ce basculement anthropologique radical que j’avais en tête le 13 janvier. Car nous entrons dans une nouvelle ère bioéthique dont peu de personnes ont conscience de l’enjeu pour l’humanité. Je me suis finalement dit que la loi Taubira avait eu le mérite de fonctionner comme une douleur salutaire : elle a réveillé notre nation, la première en Europe, en l’alertant à propos de la maladie de toute-puissance qui blesse notre démocratie et menace l’homme. Il était temps. Bienheureuse loi qui nous valut un tel mouvement social !

Je reviens à ce propos au pape Benoît XVI et à Jacques Attali… Ce dernier estime que la loi Taubira est « une anecdote sans importance » et que les Églises ont eu tort de s’y opposer, mais son analyse des perspectives ouvertes en matière d’utérus artificiel et de biotechnologie rejoint le constat affuté effectué par Benoît XVI dans Caritas in veritate : « La question sociale est radicalement devenue une question anthropologique ». Le dernier chapitre de cette encyclique pointe en effet la « prétention prométhéenne » que fait courir à l’homme « l’absolutisation de la technique » associée à « l’ivresse d’une autonomie totale ». « Le développement des peuples se dénature, si l’humanité croit pouvoir se recréer en s’appuyant sur les ‘prodiges’ de la technologie » explique le pape. Il me semble qu’il y a une correspondance étroite entre ces constats prophétiques et le courant de pensée pour une écologie humaine qui est en train de naitre, ce dernier étant ouvert à toute personne de bonne volonté…

Comment ce Courant pour une écologie humaine s’est-il mis en place ?

Tout naturellement. Pierre-Yves Gomez, qui était dans la foule du 13 janvier, m’a contacté pour me dire qu’à ses yeux l’écologie humaine était la réponse à faire fructifier pour transformer la force de notre mouvement social en puissance de construction d’une culture alternative. L’écologie humaine ne relevait pas seulement pour lui de la bioéthique ou de la famille. Tous les domaines d’activité étaient concernés, et notamment ceux qui fondent sa compétence : économie, management.

Que devient l’homme quand la financiarisation de l’économie en fait une « variable d’ajustement » de décisions prises automatiquement, sans aucune conscience des conséquences sur la vie quotidienne de milliers de salariés ? Comment unifier nos comportements pour que la portée humaine de nos actes reste toujours en cohérence avec notre souci de prendre soin de tout homme et de tout l’homme ? Pierre-Yves a fondé le Parcours Zachée qui vise à aider chacun à mettre en cohérence vie personnelle et professionnelle…

Cette problématique a ensuite été partagée avec le troisième co-initiateur du Courant : Gilles Hériard-Dubreuil, spécialiste de la gouvernance des crises environnementales. Sa longue expérience de l’accompagnement des populations sinistrées après la catastrophe de Tchernobyl a renforcé son souci d’une démocratie qui respecte la subsidiarité. C’est-à-dire où l’homme participe concrètement aux décisions qui le concernent, sans se laisser dicter sa vie par une technocratie surplombante. Nous avons donc décidé de vivre l’émergence de ce Courant en croisant nos trois regards avec celui de tous ceux qui voudront nous rejoindre pour voir, ensemble, à 360 degrés… C’est le sens d’une tribune fondatrice publiée dans La Croix le 21 mars 2013. Nous y annonçons l’émergence du Courant et de futures Assises de l’écologie humaine.

Notre travail doit intégrer le respect de l’environnement et de l’homme, en famille, à l’école, dans l’entreprise, du tout début à l’ultime fin de sa vie, et spécialement dans ses phases les plus vulnérables… L’écologie humaine s’intéresse à l’urbanisme, à l’art, à la culture… Ces domaines sont abordés par les contributeurs du site Internet du Courant (www.ecologiehumaine.eu). Chacun, à sa façon est un acteur de l’écologie humaine, qu’il le sache ou non, car quel homme peut totalement renoncer à prendre soin d’autrui ?

Ce que le Courant apporte, c’est un dessein commun, une énergie partagée pour que ce que chacun fait autour de soi soit source d’émulation pour d’autres. Nous avons constitué des groupes de travail à partir d’une journée fondatrice le 22 juin à laquelle se sont rendus près de 500 personnes de toutes disciplines. Des correspondants écologie humaine se mettent en place dans les régions. Des groupes de travail y ont déjà démarré sur l’art, l’agriculture, la finance, l’enseignement… Les équipes de volontaires se structurent pour organiser les Assises, vraisemblablement fin 2014.

Quel est le but visé par le Courant ?

Si les moyens sont humbles, puisqu’ils proposent de partir du changement personnel, de la proximité, de l’humus, du terrain, l’ambition est démesurée : il s’agit ni plus ni moins que de faciliter une mutation culturelle, pour qu’advienne une alternative anthropologique. Pour cela, nous proposons de « re-semer » les abondants fruits du mouvement social, sans céder à l’impatience de ceux qui voudraient engranger la récolte par des résultats électoraux de court terme. N’oublions pas qu’en 1968 le général de Gaulle avait politiquement repris la main aux Champs-Elysées, mais que la culture soixante-huitarde était en marche…

À cette culture de toute-puissance que la tenaille libérale-libertaire instaure de plus en plus, nous voulons substituer progressivement une culture de l’altruisme et de la vulnérabilité. Face à l’égoïsme totalitaire de la loi du plus fort qui détruit désormais l’homme dans son identité, nous voulons proposer l’interdépendance et la fragilité des personnes. C’est pourquoi nous mettons en commun observation du réel, générosité et créativité pour trouver ensemble des solutions aux problèmes complexes que posent les évolutions de la société, sans tout attendre du pouvoir en place. Changer ensemble la société, c’est à la portée de chacun.

Nous avons un atout considérable pour réussir cette révolution de l’amour : la « matrice chrétienne » du mouvement social, selon l’expression de mon ami Camel Bechick. Les chrétiens savent que pour changer le monde, il faut commencer par se changer soi-même, et par agir dans les petites choses, autour de soi. Et ils savent aussi que la fraternité exige d’aimer les autres, même ses ennemis, comme soi-même, et d’en prendre soin. Voilà un moteur extraordinaire de changement… Réveillés, décomplexés, reliés et désembourgeoisés, les participants au mouvement social n’ont plus qu’à se retrousser les manches pour travailler au bien commun.

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Questions à Tugdual Derville, délégué général d’Alliance VITA et co-initiateur du Courant pour une écologie humaine, parue dans la Revue Kephas, n° 47, p. 9-14.

 

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