Bêtes de lancers et dignité

orqueAmes sensibles, s’abstenir. La comparaison entre trois spectaculaires lancers de mammifères étaye la notion d’une dignité intangible et inaliénable propre à l’Homo sapiens et à lui seul. Petite démonstration en trois épreuves (et trois vidéos).

Epreuve n°1 : Lancer d’otarie par l’orque.

Réputés pour leur intelligence et leur grâce, les mammifères marins fascinent : dauphins bien sûr, mais aussi orques, otaries et autres phoques… Moins l’éléphant de mer, peut-être, trop pataud pour paraître complètement aimable ?

C’est donc de tout son grand cœur que notre Brigitte Bardot nationale s’est engagée en 1976 contre « le massacre des bébés phoques » à l’assommoir, pratique traditionnelle des Inuits qui avait dérivé en chasse intensive pour l’exportation. BB obtint finalement l’interdiction de l’importation de la peau du phoque Pagophilus groenlandicus juvénile dans plusieurs pays occidentaux.

La cote de l’orque (Orcinus orca) n’est pas en reste depuis que le mastodonte est la star des grands parcs océaniques. L’extase a confiné à la folie après le succès du film « Il faut sauver Willie » et de ses deux suites. A partir de 1998, sous la pression de ses fans, une campagne planétaire de libération s’est déroulée au profit de Keiko, orque mâle qui avait « joué » le personnage de Willie. Après sa longue carrière d’animal d’exhibition, Keiko a donc été rendu progressivement à une vie sauvage forcée, pour un prix faramineux : 20 millions de dollars ! Las, après avoir nagé 1400 kilomètres, il est finalement « décédé » (sic) indique Wikipédia le 12 décembre 2003, a été « enterré » (re-sic) sur une plage norvégienne, en un endroit signalé par un caïrn (re-re-sic). Qu’il repose en paix ?

Revenons au réel. L’orque (ou épaulard) est un animal magnifique. Joueur comme l’otarie et le phoque. Toutes ces bêtes sont d’ailleurs carnivores… Mais l’orque raffole du phoque comme de l’otarie. C’est même le plus redoutable des prédateurs marins : il chasse en meute, happe ses proies jusqu’au bord du rivage et les dévore vivantes. Une extraordinaire vidéo du National Geographic a fait le tour du monde : un de ces majestueux cétacés s’amuse avec un lion de mer (nom vernaculaire de certaines otaries), en le projetant à plus de dix mètres de hauteur avec sa puissante nageoire caudale. Avant de le croquer vraisemblablement. Dure loi de la mer.

Honni soit qui mal y pense : qui prétendrait intervenir contre cette brutalité ? Qui oserait casser un précieux maillon de la chaîne alimentaire ? Face aux stupéfiantes images, personne n’a donc invoqué la dignité maltraitée de l’otarie ou le comportement indigne de l’orque. Bon voyage en Absurdie pour les bonnes âmes citadines qui voudraient s’ériger en juges des animaux qui s’entretuent et s’entredévorent. Il y aurait de toutes les façons de quoi provoquer l’extinction de toute vie sur la terre.

Devant la nature, on se soumet. On s’émerveille. Si on « régule », c’est avec prudence… Il n’est point question de dignité entre animaux, n’en déplaise à Peter Singer, l’inventeur d’une théorie contraire : l’anti-spécisme. De quel droit l’homme se décrèterait-il supérieur à l’animal s’interroge-t-il en substance ? Et le philosophe australien d’affirmer une dignité animale (et des droits animaux). Singer considère par exemple que certains grands singes sont plus respectables à la naissance que les Homo sapiens d’âge correspondant, en raison d’un QI supérieur. Pour Singer, les nouveau-nés humains ne disposent pas des caractéristiques propres à la personne : rationalité, autonomie et conscience de soi. Il admet donc l’infanticide néonatal et refuse notamment la dignité du nouveau-né trisomique. Funeste théorie.

Epreuve n°2 : Lancer de chats par des hommes.

L’histoire est belge et date du 25 octobre 2012. Quelle mouche a donc piqué le plasticien Jan Fabre pour avoir l’idée de reproduire – sous la forme d’une performance « artistique » – un photo-montage célèbre de Philippe Halsman où figure le grand Salvator Dali au milieu de chats en plein vol (Dali atomicus – 1948) ? On savait le provocateur flamand plus enclin à flirter avec la pornographie qu’on veut croire innocente qu’à maltraiter les animaux domestiques. La vidéo de ses acolytes projetant de pauvres bêtes en l’air a ému. Dans le grand escalier de la mairie d’Anvers, au milieu de leurs miaulements protestataires, on voit bien que les félins peinent à retomber sur leurs pattes. Il faut savoir que le chat (Felix silvestris catus) est l’animal qui provoque chez l’homme le plus de passions (attrait ou répulsion). La séquence gratuitement cruelle a tellement choqué les amis des bêtes que le grand artiste a bien cru sa dernière heure arrivée. Il a fait immédiatement de plates excuses, alors qu’aucun de ses spectacles porno-scatologiques ne l’avait conduit à une quelconque repentance !

Qu’en conclure en termes de dignité ? Ce n’est pas celle du félin qui est en cause. Puisque le lancer d’otarie par l’orque était incontestable, ce n’est pas la dignité du chat qui fut bafouée par Jan Vabre, mais bien celle de l’homme. Nous sommes outrés qu’un humain soit capable de se comporter avec bestialité. De même, les sommes astronomiques dépensées pour « libérer » Keiko étaient destinées à consoler ses fans… humains. N’est-ce pas l’homme qui confère à l’animal sa valeur ?

On approche de la chute : c’est donc à cause de la dignité humaine (et non pas animale) que l’homme ne doit pas infliger aux animaux des souffrances inutiles. La cruauté vis-à-vis des bêtes est en quelque sorte inhumaine. Et c’est ainsi au nom de la même dignité humaine que l’homme sait, le moment venu, euthanasier un animal domestique ou de compagnie qui n’a pas du tout la même approche de la mort que lui. Bref, la dignité touche à l’humanité.

Epreuve n°3 : Lancer d’Homo sapiens.

Revenons en 1995 et en France pour régler l’affaire entre hommes. Le Conseil d’État, dans son célèbre arrêt du 27 octobre 1995, valide une interdiction édictée par un maire, au nom de l’ordre public, dans l’affaire dite du « lancer de nains de Morsang-sur-Orge ». La scène est sordide : les clients – éméchés ? – d’un établissement se voient proposer comme attraction le lancer de personnes de petite taille (atteintes de nanisme) recrutées pour l’occasion. Les projectiles ont beau être consentants, rémunérés et casqués, les juges ont estimé qu’un tel spectacle portait atteinte à la dignité de la personne humaine.

« Considérant que l’attraction de « lancer de nain » consistant à faire lancer un nain par des spectateurs conduit à utiliser comme un projectile une personne affectée d’un handicap physique et présentée comme telle ; que, par son objet même, une telle attraction porte atteinte à la dignité de la personne humaine ; que l’autorité investie du pouvoir de police municipale pouvait, dès lors, l’interdire même en l’absence de circonstances locales particulières et alors même que des mesures de protection avaient été prises pour assurer la sécurité de la personne en cause et que celle-ci se prêtait librement à cette exhibition, contre rémunération. »

Qu’en déduire du rapport de l’Homo sapiens à sa propre dignité ? Qu’il n’en est pas maître. Qu’elle est ontologique, intangible, inaliénable. Personne ne peut y renoncer, ni la monnayer. Elle n’a pas de prix. L’affaire du lancer de personnes de petites tailles vient nous interroger sur cette capacité qu’à l’homme de poser des actes contraires à sa dignité, la sienne comme celle des autres. La notion de dignité est donc précieuse en tant qu’exigence pour tous à respecter toute personne humaine. Elle devient moteur d’humanité.

Certes, les tenants d’une dignité relative, dépendante soit de l’état de développement ou de santé, comme Peter Singer, soit de la volonté de l’individu, ne trouvent pas leur compte dans l’idée d’une dignité s’imposant à tout homme et pour tout homme, et dont nous ne serions pas maîtres. Ceux qui prônent la notion d’autonomie, clé de voûte de l’éthique relativiste, refusent une dignité absolue. Mais c’est bien cette conception que consacre la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Échaudés par les dérives totalitaires qui l’ont précédée, ses rédacteurs savent qu’à partir du moment où un homme pourrait prétendre avoir perdu sa dignité, certains hommes risquent de se voir niée la leur… Le texte reconnaît donc dans son préambule que tous les membres de la famille humaine possèdent une « dignité inhérente » et dispose dans son article premier que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits ». Les droits de l’homme sont bien la rançon de sa dignité.

Un dernier débat surgit : d’où vient donc cette dignité propre à l’homme au point qu’elle le différencie de tout animal ? Epris d’absolu, en quête de sens, habité par une loi morale, l’homme est un animal spirituel. Les premiers hommes ont manifesté cette différence en honorant leurs morts par des rites d’inhumation qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui dans toutes les cultures. Notre dignité ontologique se réfère visiblement à une valeur qui lui est encore supérieure : la « sacralité » de la vie humaine…

3 thoughts on “Bêtes de lancers et dignité

  1. Hervé de Tréglodé
    3 octobre 2013 at 12 h 40 min

    Durant l’événement filmé, il est sût que l’orque ne jouait pas avec le lion de mer. Les orques pratiquent de nombreuses techniques de chasse, en particulier pour prendre et tuer les lions de mer. Richard Ternullo et Nancy Black ont observé longuement des orques en Californie (Monterey Bay) ; selon la présentation qu’ils ont faite en France en septembre 2002, les orques anéantissaient les forces des lions de mer en les projetant en l’air et en les frappant, avant, le plus souvent, de les noyer.

    Faire souffrir par jeu paraît bien être une odieuse particularité de l’espèce humaine. De même que celle de s’entretuer. On peut soutenir que la cruauté de l’homme est bien supérieure à celle de l’animal. Durant une guerre, toute honte bue, des hommes sont capables de torturer et tuer des millions d’autres hommes, sous des prétextes souvent futiles et parfois incompréhensibles. Connaissez-vous un animal assez fou pour se comporter ainsi ?

    1. Jean-Marc VILLER
      29 septembre 2018 at 14 h 22 min

      Si faire souffrir par jeu est une odieuse particularité, non pas de l’espèce humaine, mais de quelques hommes … et cette particularité est odieuse en raison de la dignité de l’homme.
      Merci à Tugdual Derville pour cette analyse comparée de l’homme et de la bête.

  2. 27 septembre 2013 at 11 h 44 min

    Merci beaucoup pour cette belle tribune, éloquente.
    La sacralité est mise entre guillemets. En tant que chrétien, je peux les supprimer sans hésiter. Si je fais abstraction (autant que possible) de ma foi, je peux soit penser que c’est une simple précaution oratoire (même si scripturale conviendrait mieux), soit imaginer que le concept de sacralité est, d’un point de vue ethnologique / éthologique, flou, inachevé. Mais que ce soit du fait de l’étincelle divine placée en nous ou de notre appartenance à une espèce qui a franchi ce seuil où la conscience de la mort transforme la vie, émerge le devoir de respecter la dignité du nous-vivant et du vivant lui-même.

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