Bioéthique : doit-on satisfaire tous les désirs ? 2/2

L'1visible

Tugdual Derville répond aux questions de Lili Sans-Gêne, pour le mensuel L’1visible (n° 93, juin 2018) – Deuxième partie.

Débat. « Les sciences et les technologies médicales évoluent de plus en plus vite. Ce qui est possible “techniquement” est-il souhaitable ? » C’est la question posée par les États généraux de la bioéthique, préalables à la révision des lois de bioéthique, début 2019.

Lili Sans-Gêne : Je crois qu’il est temps de légaliser l’euthanasie. Si une personne souffre trop et que de toute façon elle va mourir, on doit pouvoir abréger ses souffrances si elle le souhaite… c’est la liberté de chacun de choisir quand et comment il veut mourir.

Tugdual Derville : Sais-tu que, dans ce que tu exprimes-là, se cache un « choix truqué » qui provoque pas mal de confusion ? Beaucoup de gens pensent qu’en fin de vie, il faut choisir entre souffrir (d’acharnement thérapeutique) ou mourir (d’euthanasie). C’est ignorer les soins palliatifs. Si une personne « souffre trop », c’est qu’elle est mal soignée. Heureusement, on a beaucoup progressé contre la douleur. Et aussi face à la souffrance morale à l’approche de la mort. Les soins palliatifs permettent de soulager le patient, mais aussi ses proches, qui sont à l‘origine de la plupart des demandes d’euthanasie.

J’étais présent quand mon père est mort : j’ai réalisé qu’on peut vivre ces moments essentiels dans la paix. Pour un soignant, ne jamais se faire complice de la mort est une règle d’or. Il ne s’agit pas de prolonger la vie à tout prix. Mais l’interdit de tuer incite à la vraie solidarité. Au contraire, l’euthanasie devient vite la solution de facilité : on commence par une exception, puis on glisse… On finit par laisser entendre aux personnes âgées qu’elles sont inutiles et coûteuses, et feraient mieux de demander le « suicide assisté ». Et puis, peut-on parler de « liberté » si elle s’exerce sous la pression d’une souffrance mal prise en compte, des proches ou de la société ? Tout patient a besoin qu’on lui montre qu’il reste toujours digne. Digne d’être soigné et aimé.

L’intelligence artificielle, c’est l’avenir ! Je trouve cela fabuleux que des robots puissent être aussi intelligents que l’homme, au point de pouvoir l’assister dans son travail ou même réaliser des tâches importantes à sa place. Pourquoi devrait-on avoir peur ?

L’expression intelligence artificielle (IA) est trompeuse : elle attribue une qualité humaine à un robot. Certes, l’informatique surpasse certaines de nos capacités : calcul, stockage des données… Mais l’homme a toujours conçu des outils pour l’aider. Devrions-nous être jaloux de nos livres qui ont une « mémoire » plus fidèle que nous ou de nos véhicules, si rapides ? N’oublions pas que l’IA est le fruit de l’intelligence humaine ! Mais surtout ne réduisons pas l’intelligence au seul calcul rationnel… En réalité, il ne faudrait pas trop nous comparer aux robots : notre intelligence n’est pas seulement rationnelle ; elle est aussi relationnelle (sens des émotions), corporelle (sens des gestes) et spirituelle (sens… du sens). Dans ces domaines, quoiqu’on en dise, le robot reste stupide. C’est la maîtrise de l’IA qui pose question. Ses « décisions » sont-elles « transparentes » ? On peut craindre deux choses : une « perte de contrôle », si on fait confiance au logiciel pour tout décider, ou une dérive totalitaire, si ceux qui ont conçu l’algorithme en profitent pour dominer les autres.

Concernant les « méga-données médicales » (le Big Data), je trouve que c’est une bonne chose que nos informations médicales soient centralisées, cela nous protègera mieux, et cela permettra sans doute d’avancer dans la recherche sur des maladies graves.

C’est l’exemple type qui montre qu’il faut discerner. Les méga bases de données médicales sont précieuses pour déceler la naissance d’une pandémie, suivre son évolution et optimiser les stratégies thérapeutiques… Mais la « transparence médicale » absolue conduit vite à de graves discriminations (à l’embauche, dans l’accès à l’assurance etc.). Certains sont déjà tentés d’utiliser l’IA pour sélectionner les embryons et fabriquer des « bébés sur mesure » ou « zéro défaut ». Là aussi, attention au pouvoir donné à ceux qui élaborent les logiciels et accèdent aux données ! La puissance exige de l’humilité. Il faut poser des limites pour protéger les faibles. Sinon, nous jouons aux apprentis-sorciers.

Vous vous rendez compte, bientôt nous pourrons accéder à « l’homme augmenté », grâce à la science : nous pourrons améliorer nos capacités physiques et intellectuelles (mémoire, intelligence…) grâce aux nouvelles technologies. Nous n’aurons bientôt plus de limites et on va même augmenter notre durée de vie !

Certains prédisent même « la mort de la mort » ! C’est un vieux fantasme de vouloir briser toutes les limites imposées par la condition humaine : un corps, sexué ; le temps, compté, et la mort, inéluctable. Prométhée veut devenir Dieu. Mais gare au retour de bâton !

Rendons d’abord hommage à la science : grâce à la recherche médicale, la durée de vie en bonne santé a augmenté. Mais cela ne veut pas dire qu’il faille épouser les thèses du lobby transhumaniste. Il imagine l’Homo sapiens bientôt dépassé par un « posthumain », mélange de chair et de machine. Ce courant de pensée est tombé dans le « réductionnisme neurologique » : il nous confond avec notre cerveau qu’il réduit à un ordinateur. Matérialiste, il pense que la conscience naît de la matière. C’est méconnaître la complexité inouïe du corps et surtout le mystère de la personne, lié à la dimension spirituelle de l’être humain. Bref, progresser et se développer, oui. Mais ne pas se rêver en Dieu. D’autant que cela conduit les transhumanistes à mépriser la vulnérabilité, qui est la valeur d’humanité par excellence. Car la fragilité nous relie ; elle nous incite à aimer.

Pour les dons d’organes, je trouve cela normal qu’on ne demande plus leur avis aux gens mais qu’on parte du principe que, s’ils ne disent pas qu’ils sont contre, c’est qu’ils sont pour. Cela augmente énormément le nombre de donneurs, c’est bien.

Automatiser le prélèvement d’organes effacerait le sens du don : il doit être pleinement libre. Attention à une société qui étatiserait le corps des défunts, voire des personnes en fin de vie ! En Belgique, pour optimiser les greffes, on articule déjà l’euthanasie au prélèvement d’organes… En France, la plupart des équipes spécialisées dans les greffes restent attachées à l’accord des proches d’un défunt. Elles craignent un effet repoussoir si, au moment d’un accident ou d’un décès brutal, la famille sent qu’on ne l’a pas respectée…

Reconnaître la sacralité du corps humain est depuis toujours le propre des sociétés humaines. Misons donc sur le véritable don ! Et attention à la tendance de certains protocoles qui tentent – en France – de coordonner exagérément mort provoquée (par arrêts de traitements) et prélèvement d’organes… On ne joue pas impunément avec les frontières de la vie.

Il paraît qu’on pourra bientôt sauver des bébés très prématurés dans des utérus artificiels. C’est une magnifique avancée de la science…

On sauve déjà de très grand prématurés, grâce à la technique, mais aussi à la tendresse de leurs mamans (le peau à peau) et au lait maternel. L’utérus artificiel n’est pas pour bientôt : la maternité corporelle reste un processus dont on ne cesse de découvrir la richesse et la complexité. Difficilement imitable, ne serait-ce que parce que la gestation met en jeu des échanges psychosensoriels entre deux personnes.

Sais-tu que certains rêvent pourtant de généraliser la gestation extracorporelle à la façon dont Aldous Huxley l’a décrite dans son Meilleur des mondes ? Plusieurs de mes contradicteurs m’ont prédit en public que les femmes seront « bientôt débarrassées de la grossesse » ! Plutôt que d’imaginer singer ou dévaloriser la maternité corporelle, la science doit la préserver. La vie n’est pas à « fabriquer » : elle se donne.

 

 

 

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