La démocratie nous travaille

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Un passionnant livre de recherche titré La Société en action – Une méthode pour la démocratie vient d’être publié aux Editions Hermann. Il est signé de trois chercheurs qui présentent le fruit d’une quinzaine d’années de travaux, Danièle Bourcier, Sylvain Lavelle et Gilles Heriard Dubreuil. Ce dernier se trouve être l’un des trois initiateurs du Courant pour une écologie humaine (CEH).
La lecture de ce livre – pour le moment inachevée – alimente ma réflexion concernant le mouvement d’opposition à la loi Taubira et son avenir, alors même que la programmation d’un tel ouvrage collectif est totalement indépendante de ce mouvement social.

Les auteurs de La Société en action s’appuient sur leur expérience de l’accompagnement des crises environnementales. Ils ont vu naître, dans ces contextes complexes, de nouvelles formes de« coopération sociale » entre les multiples acteurs directement concernés. Ils en tirent des réflexions sur ce qu’ils nomment « la gouvernance de biens communs », réflexions qui permettent notamment de dépasser le clivage entre intérêt individuel et intérêt général.

L’ouvrage se montre critique devant certains processus « participatifs » qu’on qualifie hâtivement de démocratiques. On pense aussitôt à la mauvaise blague qu’a faite à notre mouvement social le Conseil Economique Social et Environnemental (CESE), en rejetant le 26 février 2013 la plus vaste pétition jamais réunie en France : plus de 700 000 signatures manuscrites attestées, rassemblées en quelques semaines. Tellement encombrantes que le pouvoir a préféré les ignorer, tuant dans l’œuf une toute nouvelle modalité d’expression citoyenne censée redorer le blason de la « troisième chambre constitutionnelle ». Confirmation que les processus technocratiques dits de « démocratie participative », ne sont ni vraiment démocratiques, ni vraiment participatifs, et ont tendance à fonctionner comme des alibis, en excipients de décisions prises au sommet de l’Etat ? Peu importe.

« Le grain qui a germé en 2012 a déjà donné beaucoup de grains nouveaux, fruits qui sont autant de promesses d’une fécondité à venir. »

Si notre mouvement offre un vrai cas d’école de la participation du citoyen à la vie démocratique, ce n’est assurément pas « par le haut », en comptant sur les superstructures étatiques ou les partis politiques, mais plutôt grâce à son propre dynamisme. Car le mouvement social a produit sa propre force : ses membres autrefois dispersés sont désormais agrégés en « famille de pensée » ; leur capacité d’action collective est sortie décuplée des mois de mobilisation. Le grain qui a germé en 2012 a déjà donné beaucoup de grains nouveaux, fruits qui sont autant de promesses d’une fécondité à venir.

Une expression revient dans les premiers chapitres de La Société en action qui éclaire à mes yeux la contribution de notre mouvement social à la vraie vitalité démocratique de notre pays : c’est celle de « montée des compétences ». En page 28 est décrite « cette conception de la culture démocratique, qui se déploie chez les personnes ordinaires, c’est-à-dire sans qualification particulière présumée ou supposée innée [qui] fait intervenir des dynamiques de montée en compétence [c’est moi qui souligne] et à travers lesquelles celles-ci vont co-instruire des problématiques complexes qui les affectent. » Comment définir cette « problématique complexe » qui aurait « affecté» (et affecterait encore) les participants à notre mouvement social au point de les avoir réuni pour la « co-instruire » ? Cette problématique est selon moi la conscience ou l’intuition d’un « risque anthropologique majeur ». Ce risque peut être synthétisé comme suit : une nouvelle culture prométhéenne menace désormais l’humanité dans « le sanctuaire de son identité » selon l’expression utilisée par Jacques Attali dans une tribune publiée en janvier 2013 par Slate.fr au lendemain de notre première manifestation nationale (Slate.fr).

« Attachés à la culture de la vulnérabilité, nous estimons en effet que la culture de toute-puissance qui se profile est à la fois inhumaine, suicidaire, totalitaire et meurtrière. »

Au regard d’un tel enjeu, notre opposition à la loi Taubira fait figure d’escarmouche (Attali parle d’« anecdote », au point de considérer notre résistance comme dérisoire). Car l’affrontement anthropologique qui s’amorce pourrait bien s’avérer une « guerre de cent ans ». N’est-ce pas le grand défi du premier siècle du troisième millénaire ? Il ne relève pas seulement du conflit d’idées : son issue déterminera la façon de concevoir et fabriquer l’homme de demain. Or, de cette issue dépend – ni plus ni moins – notre liberté. Nous nous sommes bien rebellés contre une menace réelle que la toute-puissance de certains désirs tyranniques fait courir à l’humanité. Attachés à la culture de la vulnérabilité, nous estimons en effet que la culture de toute-puissance qui se profile est à la fois inhumaine, suicidaire, totalitaire et meurtrière. Nous constatons que les progrès exponentiels des biotechnologies nous placent devant une nouvelle responsabilité, celle de « gouverner » comme le plus précieux de nos « biens communs » l’humanité elle-même. En contestant une loi qui blesse d’autant plus profondément la démocratie qu’elle est « démocratiquement » votée, ne s’agit-il pas finalement de sauver cette démocratie contre elle-même ?

J’ai toutefois bien noté que la « conception de la culture démocratique » que cherchent à dégager et valoriser les auteurs de La Société en action renvoie dos-à-dos « la figure du technocrate porteur d’une logique spécifique (sanitaire, économique, environnementale etc.) » et « celle du militant porteur d’une cause (…). » Car il s’agit « d’appréhender un problème dans sa complexité et dans sa globalité ». Souscrire à cette analyse nous incite, en tant que participants du grand mouvement social, à dépasser la dynamique protestataire qui nous anime légitimement, pour la compléter par une démarche plus globale, constructive. C’est l’objet du Courant pour une écologie humaine. Reconnaissons déjà cependant que les adversaires de la loi Taubira ne sont pas des militants comme les autres : certes la cause qu’ils ont embrassée relève de la défense de leur identité personnelle (d’hommes ou de femmes tous nés d’un homme et d’une femme) mais elle relève surtout de la promotion altruiste d’une anthropologie universelle qui concerne l’avenir de l’humanité. Leur cause est donc déjà incluse dans la problématique beaucoup plus vaste décrite par le même Jacques Attali : « Comment faire de l’amour et l’altruisme le vrai moteur de l’Histoire ? »

Pour répondre à cet appel d’une ambition démesurée, notre réponse ne peut être qu’humble : elle part du bas, de l’humus, du terrain, de la proximité, de la rencontre, de groupes de travail à taille humaine ; elle se méfie des solutions faciles, du « tout, tout de suite », des slogans réducteurs… et des leaders providentiels. Avouons que la vie politique de notre pays n’offre pas aujourd’hui un modèle crédible pour qui veut changer la société en profondeur et durablement. La gestion de leur carrière soumet les hommes de pouvoir au totalitarisme du court terme. Reprendre ou garder le pouvoir semble mobiliser l’essentiel de leur énergie. C’est bien parce que nous avons le plus grand respect pour l’engagement au service de la cité que nous constatons que le jeu interne et externe des grands partis semble désormais imperméable à la noblesse du politique. Sans trop compter sur eux, sans nous laisser fasciner par les échéances électorales, nous préférons donc agir ensemble, là où nous sommes, dans nos quartiers ou villages, nos entreprises et institutions pour que « ça aille mieux ». C’est à la fois une question de responsabilité et d’efficacité.

La Société en action publie en page 33 une citation prophétique de Wakter Lipman. En 1925, il décryptait déjà l’« art bien connu des leaders, des politiciens et des comités », celui « de recourir à des symboles, qui, une fois détachés de leurs idées, rassemblent des émotions. […] C’est ce qui rend un leader capable de produire une volonté homogène à partir d’une masse hétérogène de désirs ». Et de fustiger « l’exacerbation de l’émotion au détriment de la signification » pour conclure « Et ce n’est pas la masse des gens qui exécutera le programme vainqueur mais les individus qui contrôlent l’énergie ». C’est exactement l’inverse que nous voulons réaliser.

Pour cela, il ne faut pas avoir peur de rechercher, élucider et reconnaître nos divergences. Mieux vaut « se mettre d’accord sur nos désaccords » plutôt que les noyer dans les étreintes factices. Cibles de la communication politique, les grandes foules de militants ou de manifestants n’échappent pas au risque de l’hystérie collective. Il est si facile de manipuler par l’émotion, les slogans, sur le dos d’un adversaire commun ! Construire ensemble, s’impliquer, s’engager relève d’un tout autre processus : il s’agit alors de partir d’un dessein commun pour conduire ensemble des projets concrets en cherchant à concilier les intérêts divers.

« La « montée en compétence » provoquée par le mouvement contestataire est un atout maître pour l’avenir de la France, pour son dynamisme démocratique comme pour son rayonnement à l’étranger. »

Une fois reconnues l’ambivalence voire la superficialité de tout grand événement impliquant la foule, il me reste un émerveillement intact devant la « montée en compétence » de centaines de milliers de personnes qui ont participé au mouvement social. Cette « montée » s’est manifestée dans les discussions, les rencontres interpersonnelles, sur les réseaux sociaux, au service de l’organisation, dans les démarches intérieures proposées par les Veilleurs et autre Sentinelles… Il faut être passé à côté de ces mois d’action pour ignorer combien ils ont fait croître et mûrir ceux qui s’y sont engagés. Pendant 9 mois d’une gestation chaotique, un travail secret a, comme souvent, consacré la morale de la fable Le Laboureur et ses enfants : « De trésor point de caché […] mais le travail est un trésor ». Le travail d’engagement – certains le corrèleront peut-être au « travail secret de la Grâce »… – a produit notre trésor. Le trésor qui était visé (le retrait de la loi injuste) n’a pas été obtenu. Mais ce but a fonctionné comme une féconde utopie mobilisatrice. Nuit et jour, ce travail a forgé des tempéraments, fait grandir en capacité individuelle un grand nombre de personnes pour finalement rendre un immense service à notre démocratie : emplir les cœurs de l’amour de la dignité humaine et du bien commun. Voilà des citoyens qui tiendront désormais tête à ceux qui voudraient les manipuler ! Parce qu’ils ont acquis suffisamment d’expérience, de savoir et de détermination pour ne plus se laisser faire. Que vaut-il mieux pour notre société ? Que les citoyens répondent instinctivement aux sondages d’opinion en restant prêts à changer d’avis au premier argument factice venu ? Ou bien que les mêmes citoyens éprouvent leurs convictions dans des lectures, des débats, des critiques, voire quelques heures de garde-à-vue, pour comprendre ce qu’ils croient ? Les responsables politiques eux-mêmes ne respectent-ils pas davantage les personnes qui ont une structure de pensée assumée que ceux qui oscillent comme des girouettes ?

La « montée en compétence » provoquée par le mouvement contestataire est un atout maître pour l’avenir de la France, pour son dynamisme démocratique comme pour son rayonnement à l’étranger. Les innombrables rencontres qui ont émaillé le travail de mobilisation sont une grande chance pour la cohésion de notre pays. Alors que les expressions « mixité sociale », « diversité » et « citoyenneté » ont trop souvent la valeur d’incantations technocratiques, la Manif pour tous a fonctionné comme un laboratoire absolument original au service de la paix. Des ponts ont été lancés entre mouvements qui s’ignoraient ; des murs séparant des communautés qui se craignaient ont été abattus. Marcher et réfléchir ensemble pour une cause qui nous tient à cœur – l’humanité –, c’est faire corps avec elle, c’est construire une œuvre commune : tout cela engendre une sacrée unité… Une unité sacrée.

Il s’agit désormais de traduire cette mutation dans un projet global pour construire ensemble – à partir d’en bas – une société plus humaine. Aussi exaltant, mais plus exigeant et durable qu’un mouvement d’indignation protestataire, ce dessein ambitieux, à l’image de la construction de la paix, est le chantier démocratique majeur qui nous mobilise désormais. Tous au travail, donc !

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