Tugdual Derville, la vie des autres

Portrait réalisé par Guyonne de Montjou dans le Figaro Magazine, le 10 août 2018.

Ce catholique convaincu a délaissé une carrière de chef d’entreprise pour se lancer dans l’aide aux plus fragiles – personnes âgées, handicapés, enfants à naître. Porte-parole de la Manif pour tous en 2013, le délégué général d’Alliance Vita a déclaré la guerre aux apprentis sorciers de la natalité et aux transhumanistes. Au point de devenir la cible des militants LGBT ou pro-PMA les plus radicaux.

Visage aigu, fine crinière blanche, barbe poivre et sel, difficile d’attribuer un âge à Tugdual Derville. Il semble les avoir tous. Son air d’étudiant illuminé, sa voix fluette et son accent qui chuinte détonnent avec les sujets lourds comme des enclumes qu’il fait virevolter dans la conversation. La vie, la mort, l’avortement, la procréation médicalement assistée (PMA), la recherche sur l’embryon et le handicap sont ses thèmes de prédilection. Des étendards. Sa conviction profonde, qui rejoint ce que les chrétiens appellent l’«Espérance», est que «l’attrait du bien, du bon, du vrai, est indéracinable du cœur de chaque homme». Une telle certitude lui autorise toutes les audaces, même celle d’aimer son ennemi, a fortiori lorsque celui-ci l’injurie ou l’attaque. «L’autre jour, en sortant d’un studio de radio où je venais de débattre avec un militant LGBT de la PMA, raconte-t-il, j’ai croisé un homme qui m’a violemment interpellé, me traitant de “salaud” et me reprochant de stigmatiser les enfants nés d’une gestation pour autrui (GPA) ou ayant des parents du même sexe.» Délicat à la limite du scrupuleux, Tugdual aurait pu s’excuser d’avoir ainsi heurté.

Reçu à l’Elysée

De son dîner chez Emmanuel Macron, auquel il s’est rendu au printemps pour discuter des sujets de bioéthiques, il retient surtout l’intervention d’un interlocuteur aux idées diamétralement opposées aux siennes qui a reconnu la pertinence de son propos et l’en a remercié. «Je n’ai aucune difficulté à me laisser secouer dans un débat mais je n’aime pas le conflit», confesse-t-il, avouant préférer le mah-jong au Monopoly car, dans le premier, «on peut se réjouir du progrès des autres».

En pointe sous Hollande dans les manifestations contre le Mariage pour tous.
En pointe sous Hollande dans les manifestations contre le Mariage pour tous. – Crédits photo : Jean-Christophe MARMARA

Cet ancien sprinter, champion de France des universités du relais 4 x 100 mètres en 1984, aime pourtant gagner. «Quand je jouais à chat, personne ne pouvait me rattraper», fanfaronne-t-il d’un ton enfantin. Ayant grandi dans une famille avec une sœur et deux frères dont l’un est devenu prêtre de l’Opus Dei, Tugdual Derville a connu des années douloureuses d’échec scolaire qui lui donnent une impression constante de fragilité. Une dyslexie diagnostiquée tardivement expliquerait ainsi que son cerveau adopte des raisonnements et des cheminements différents. Ce qu’il ne regrette pas: «Je connais la vulnérabilité, l’échec. Je ne les crains pas». Il avait vingt ans lorsqu’il a croisé le regard de Cédric, jeune polyhandicapé, à Lourdes. «Ce fragile m’a donné une clef pour comprendre l’homme. Nous sommes tous le fruit de souffrances dépassées, affirme-t-il. La rencontre avec les enfants handicapés a constitué ma véritable école». Après des échecs successifs et trois bacs de français, il est admis à Sciences Po à 19 ans et demi, pour suivre l’exigeante filière «service public», avant d’intégrer l’Essec dans la foulée. Ce virage soudain, cette propulsion inattendue dans l’excellence universitaire, il estime le devoir à sa «mère qui a toujours cru en (lui) et à son père, officier d’infanterie de Marine, attentif à chacun, qui aimait les points-virgules et m’avait donné le goût d’une grande curiosité intellectuelle».

Admirateur de Raymond Devos

Plutôt que de rechercher, diplômes en poche, des contrats prestigieux dans les grandes entreprises comme ses camarades, Tudgual Derville préfère s’intéresser aux Petits frères des pauvres, chez qui il signe son premier contrat. Deux ans plus tôt, à 24 ans, il avait déjà fondé avec cinq amis l’association À Bras ouverts, toujours sur pied, qui emmène les enfants souffrant d’un handicap en week-end ou en vacances en plein air. C’est au sein de ces équipes de bénévoles qu’il rencontre, en 1986, Raphaëlle, peintre, qui devient son épouse et la mère de leurs six enfants.

«Les idées de Tugdual ne sont pas dans l’air du temps, concède son ami Philippe Pozzo di Borgo, dont la vie a inspiré le film Intouchables , et la difficulté à les faire passer le fait souffrir. Mais il trouve l’enjeu de société trop considérable pour les marketer. “Choisir sa mort dans la dignité”: comment contrer des slogans aussi absurdes? Ce serait formidable qu’il commence à faire le chahut dans une émission de télévision, s’enhardit son ami corse. Il en est largement capable. Il peut être hilarant. Souvent il joue des tours: je l’ai vu devant un cameraman, avaler les syllabes, suscitant une réaction interloquée. Il fait souvent le pitre et trouve ainsi un certain équilibre avec les sujets graves qu’il brasse à longueur de journée.»

(…)

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