« Caritas in veritate » et la crise anthropologique

Le défi anthropologique posé par la modernité est au cœur du travail du Courant pour une écologie humaine ; c’est aussi un enjeu déterminant pour l’association Alliance VITA. Pour ces deux mouvements, on ne peut résoudre les problématiques économiques, sociales, environnementales ou bioéthiques sans répondre à cette question-clé : qui est l’homme ?
Invité au Vatican le 3 décembre 2019 par le dicastère pour le service du développement humain intégral à participer à un colloque à l’occasion des dix ans de l’encyclique de Benoît XVI «
Caritas in veritate », Tugdual Derville a choisi d’analyser l’apport anthropologique de ce texte, en le reliant à ses expériences.

« La question sociale est radicalement devenue anthropologique » (n°75)

Éminences, excellences, chers amis,

Engagé en France auprès d’enfants handicapés et de personnes âgées isolées, puis comme délégué général d’Alliance VITA dont la boussole est « toute la vie et la vie de tous » (Evangelium vitae, n°87) et au sein du Courant pour une écologie humaine dont la boussole est « tout l’homme et tous les hommes » (Popularum progressio, n°42), je trouve dans Caritas in veritate une ressource précieuse pour, dans nos actions de sensibilisation et de formation, spécialement auprès de jeunes, comprendre et affronter la crise anthropologique dans laquelle nos sociétés s’enfoncent. Le chapitre VI de l’encyclique, en particulier, nous aide à répondre à l’accélération technologique, où les nouvelles générations peuvent se noyer, par une anthropologie adaptée.

L’affirmation lumineuse que « la question sociale est radicalement devenue anthropologique » (n°75) nous pousse en effet à relever le défi en cherchant plus que jamais à savoir « Qui est l’homme ? ». Le Pape François y fait écho dans Laudato si’ lorsqu’il affirme : « Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate » (n° 118).

Or, à cause d’une vision réductrice de l’homme, et de sa dénaturation par, notamment, l’amputation de ses dimensions spirituelle (matérialisme athée) et relationnelle (relativisme individualiste), les sociétés développées risquent d’exporter vers les pays pauvres, leur sous-développement moral (n°29) au nom même d’une conception erronée du développement.

Je propose un schéma simple pour décrire la torture que subit l’Homme issu de la modernité : un écartèlement entre 4 idéologies, puis une dissolution interne. L’histoire de France se souvient que le meurtrier du roi Henri IV a subi, en 1610, le supplice de l’écartèlement. Je transpose donc cette image cruelle qui frappe encore l’imagination.

À droite, deux idéologies attaquent directement la vie d’êtres humains au mépris de leur dignité, en tant que personnes uniques et irremplaçables. Elles le font au prix d’une mise en accusation de l’Humanité, contestée sur sa quantité (néo-malthusianisme) et sur sa qualité (néo-eugénisme). Ces deux idéologies séculaires sont reliées, car ce sont les pauvres, les faibles, les « hors-normes » que vise le malthusianisme ; il est donc dès son origine eugéniste. Les toutes premières ligues eugénistes nées à la fin du XIXème siècle étaient malthusiennes. Combinées, ces deux idéologies ont déjà fait des millions de victimes dans le monde entier, et continuent : on pense aux stérilisations massives subies par certaines populations pauvres (par exemple en Amérique du Sud), à l’avortement sélectif des filles (surtout en Orient, où manquent 80 millions de femmes) et au rejet désormais massif des fœtus porteurs de handicaps (surtout en Occident).

Deux autres idéologies, plus récentes, figurent à gauche du schéma. Elles remettent aussi en cause l’Humanité, mais cette fois dans sa nature et son identité, en contestant la spécificité de sa dignité.

L’antispécisme conteste la spécificité humaine de la dignité (exprimée 25 fois dans Laudato si’), au regard du reste de la Création. Cette idéologie tend à voir dans l’homme un parasite envahisseur d’une planète Terre qui, entend-on de plus en plus souvent, « se passerait bien de lui » – d’où son lien avec le malthusianisme, promu par peur de l’impact d’une coupable « surpopulation » sur la biodiversité et plus globalement l’avenir de la planète. Antispécisme et eugénisme sont reliés : Peter Singer, inventeur des concepts d’antispécisme et de spécisme, estime que la vie d’un bébé né handicapé a moins de valeur que celle des grands singes [1].

Le technologisme (absolutisation de la technique, mentalité techniciste, confusion entre le faisable et le vrai, « raison close » dans l’immanence technologique (n° 74)) – est dénoncé à de multiples reprises au chapitre VI de Caritas in veritate, qui le relie à la globalisation : « Le processus de mondialisation pourrait substituer la technologie aux idéologies » (n°70). Si ce chapitre n’utilise pas le mot de transhumanisme, il est précieux pour dénoncer cette idéologie qui fait miroiter un homme « augmenté » par la technique, une post-humanité : Tom Mitchell, spécialiste de l’intelligence artificielle, affirmait « La technologie change tout, bien sûr : qui nous sommes, ce que nous sommes, comment nous travaillons, comment nous nous percevons. Si nous sommes créatifs, si nous sommes intelligents, nous décollerons de niveau en niveau, jusqu’à atteindre le ciel » [2]; tandis que pour Peter Diamandis, cofondateur de l’Université de la Singularité : « Nous serons comme des dieux : omniscients, omnipotents, omniprésents… Se débrancher se fera au prix d’une immense solitude. »[3] L’hyper-connexion informatique n’est aucunement le modèle de développement promu par Caritas in veritate. Si le pape Benoît XVI constate que l’humanité « devient de plus en plus interconnectée » c’est pour l’inciter à « orienter la mondialisation de l’humanité en termes de relationnalité, de communion et de partage. » (n°42) Le matérialisme inhérent au transhumanisme fait rêver les prophètes scientistes d’une génération spontanée de la conscience : « Nous créerons l’âme dans le silicium » a pu m’affirmer publiquement le docteur Laurent Alexandre [4].

Avec antispécisme et technologisme, l’homo sapiens subit donc une double crise d’identité. Il est comme pris en étau entre les animaux et les robots, coincé entre la bête et la machine qui concurrencent sa chair et sa dignité.

L’antispécisme peut s’inclure dans un contexte idéologique plus large, celui des attitudes naturalistes, néo-païennes et néo-panthéistes, dénoncées tant par Caritas in veritate (n°48) que par Laudato si’ (n°90).

Le risque est inverse avec le technologisme qui propose le salut, non plus par la nature divinisée, mais par la technique absolutisée. Au point d’utiliser la technologie pour décerner ou refuser des brevets d’humanité, à l’image du codécouvreur de la structure de l’ADN, Francis Crick, affirmant lors d’une conférence [5] : « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique… S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie. »

Caritas in veritate nous incite donc à un développement qui, sans rejeter la technique, reconnaît qu’elle est, en elle-même, ambivalente : « Absolutiser le progrès technique ou aspirer à l’utopie d’une humanité revenue à son état premier de nature sont deux manières opposées de séparer le progrès de son évaluation morale et donc de notre responsabilité » (n°14).

Notons que le technologisme s’articule de plus en plus à l’antispécisme, avec, par exemple, le récent fantasme d’élargir l’interdit de tuer à l’ensemble du monde animal, grâce aux biotechnologies. C’est ainsi que l’idéologie Végan salue l’apparition dans le commerce d’une « viande » garantie 100% sans origine animale. Paradoxalement, l’antispécisme conduirait donc à l’éradication d’espèces animales particulièrement proches de l’homme par leur compagnonnage (les animaux domestiques et familiers) en niant à la fois la « vocation » propre de la nature et le rôle de « la garder et la cultiver » reconnu à l’homme (cf. paragraphe 48 de Caritas in veritate).

Le technologisme est aussi l’outil de certaines campagnes malthusiennes, dénoncées aux n°28 et 44 de Caritas in veritate comme dans Laudato si’(n° 50), et de l’eugénisme, dénoncé au n°75, où on lit par ailleurs : « Comment pourrait-on s’étonner de l’indifférence devant les situations humaines de dégradation si l’indifférence caractérise même notre attitude à l’égard de la frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas ? » En France, la loi bioéthique en discussion en 2019 prévoit d’autoriser la création de chimères homme-animal pour la recherche, par adjonction de cellules humaines (embryonnaires ou non embryonnaires) aux embryons d’animaux [6].

Écartelée entre ces quatre idéologies qui entrent donc en résonance les unes avec les autres, l’Humanité subit dans le même temps une attaque « interne » qui la menace de dissolution : celle de l’idéologie de l’indifférenciation homme-femme qui tend à « neutraliser » l’Humanité, par négation de la distinction des genres. Elle est particulièrement active dans les pays développés où elle se répand souvent sous le déguisement d’un féminisme détourné, la banalisation des « changements de sexe » ou diverses revendication d’abolition ou de multiplication des genres. Le refus du consentement au corps sexué et à sa signification, et de l’interdépendance entre l’homme et la femme, apparaît alors comme l’ultime fruit de l’individualisme qui conduit à ne plus voir l’Humanité comme une « même famille » (comme le répètent Caritas in veritate puis Laudato si’) mais comme une collection d’individus isolés et complètement autonomes. Cette « atomisation » est décrite par le sociologue Zygmunt Bauman avec l’expression « société liquide » [7].

Écartèlement, neutralisation et atomisation ne sont possibles que par amputation préalable de la dimension transcendantale qui est la plus précieuse marque de l’Humanité, et fait de chaque personne un « micro-cosmos », la « plus belle fleur de la biodiversité », tendue vers un absolu qui la dépasse.

Comme l’indiquait saint Jean-Paul II dans Evangelium vitae (n°21), l’éclipse du sens de Dieu explique l’éclipse du sens de l’homme. Face au matérialisme, à l’athéisme et au laïcisme (ainsi qu’au fondamentalisme) qu’il conteste explicitement dans Caritas in veritate, le pape Benoît XVI en déduit qu’« Il n’y a donc d’humanisme vrai qu’ouvert à l’absolu » (n° 16) et même que « L’humanisme qui exclut Dieu est inhumain » (n° 78).

Ce schéma d’une humanité blessée par toutes ces idéologies dessine en creux la « nouvelle synthèse humaniste » actualisée par Caritas in veritate (n°21) à la suite du pape Paul VI, car « La crise nous oblige à reconsidérer notre itinéraire ». Un chemin de guérison est à trouver pour toute la Famille humaine, constituée de communautés unies et de personnes uniques, sexuées et dignes, reliées et interdépendantes, généreuses et fraternelles, en quête d’un absolu et donc toujours tournées vers le Dieu unique. Seul son Esprit peut nous montrer l’étroite ligne de crête où « amour et vérité se rencontrent ; justice et paix s’embrassent » (Ps. 84), et nous aider à l’emprunter à la suite du Christ.

 

[1] Peter Singer, Sanctity of Life or Quality of Life?, Pediatrics, http://digitalcollections.library.cmu.edu/awweb/awarchive?type=file&item=594077, juillet 1983, p. 129.

[2] Un monde sans humains, réalisé par Philippe Borrel, https://youtu.be/KeqF4M8LWE4, Arte, 23 octobre 2012.

[3] Peter Diamandis, Are we ALL becoming God ? Singularity and Evolution, https://youtu.be/fMa2QNAXyPg, 4 juin 2015.

[4] https://www.ecologiehumaine.eu/transhumanisme-ce-quen-pensent-laurent-alexandre-et-tugdual-derville/, 10 janvier 2017.

[5] Pierre Thuillier, La tentation de l’eugénisme, La Recherche n°155 spécial La génétique et l’hérédité, 1984. (Reprise de la citation originelle de Francis Crick de janvier 1978 citée dans Pacific News Service).

[6] https://www.alliancevita.org/2019/11/pjl-bioethique-decryptage-du-texte-vote-a-lassemblee-nationale/, 1er novembre 2019.

[7] Entretien avec Zygmunt Bauman, L’amour liquide : de la fragilité des liens entre les hommes, http://sspsd.u-strasbg.fr/IMG/pdf/Vivre_dans_la_modernite_liquide._Entretien_avec_Zygmunt_Bauman.pdf, 2004.

 

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