Bioéthique : doit-on satisfaire tous les désirs ? 1/2

L'1visible

Tugdual Derville répond aux questions de Lili Sans-Gêne, pour le mensuel L’1visible (n° 92, mai 2018) – Première partie.

Débat. « Les sciences et les technologies médicales évoluent de plus en plus vite. Ce qui est possible “techniquement” est-il souhaitable ? » C’est la question posée par les États généraux de la bioéthique, préalables à la révision des lois de bioéthique, début 2019.

Lili Sans-Gêne : Comment refuser à une femme ou à deux femmes de pouvoir procréer, si elles ont un immense désir, vital et naturel, d’avoir un enfant, puisque la science le permet, et puisque les plus riches vont déjà à l’étranger pour le faire ? C’est une question de justice sociale de l’autoriser en France.

Tugdual Derville : Pour bien répondre à ta question, je la pose d’abord de façon générale : est-il bon d’exaucer tous les désirs ?, En réalité, pas du tout ! Le but d’une loi est même souvent de protéger le faible du désir du fort. Le désir de procréer est l’un des plus grands et des plus « généreux » de l’humanité : il exige de beaux sacrifices et implique beaucoup d’amour. Tu dis que c’est un désir « naturel ». Justement, il se vit « naturellement » par la rencontre entre un spermatozoïde et un ovocyte. L’altérité homme-femme est indispensable pour procréer et précieuse pour éduquer. A-t-on le droit, avant même la conception, de priver un enfant de père en réduisant l’homme à un donneur de sperme ? La France devrait-elle encourager « pour toutes » une transgression des Droits universels de l’Homme que certaines de ses ressortissantes s’offrent à l’étranger ?

En Angleterre, ils commencent à faire des FIV à trois parents, avec le sperme d’un homme et, en gros, les gamètes de deux femmes. Je trouve cela très beau, parce que pour un couple de lesbiennes par exemple, l’enfant sera vraiment de toutes les deux, et pas seulement d’une des deux. Ce sera vraiment un fruit de leur amour…

L’amour a bon dos ! Pour te répondre, je dois faire un rappel de SVT. La technique de la « FIV trois parents » est pour le moment présentée comme un moyen d’éviter la transmission d’une maladie liée aux « mitochondries » (des mini-centrales énergétiques qui ne se trouvent pas dans le noyau de l’ovocyte, mais dans son cytoplasme) : 99 % des gènes transmis par la mère sont dans le noyau, mais 1% des gènes sont transmis par les mitochondries. Or, des chercheurs ont réussi à combiner le noyau de l’ovocyte d’une demandeuse avec le cytoplasme sain d’une donneuse. L’enfant ainsi conçu en laboratoire avec le sperme du père a donc 3 parents génétiques… Les premiers bébés « OGM » sont donc nés. Ce que j’en pense ? Qu’on joue avec le feu ! En bricolant les gamètes, des apprentis sorciers se sont autorisés à changer une loi de la nature (la parité père-mère, principe universel d’écologie humaine) sans savoir l’impact de cette mutation sur les enfants. L’écosystème dans lequel la nature favorise la procréation doit être protégé. Et puis ta question montre que certaines personnes sont incitées à envisager n’importe quoi !

Et deux hommes qui veulent un enfant, qui ont des coeurs de pères prêts à accueillir un enfant et à l’aimer, pourquoi leur nier ce désir, en leur refusant une GPA ? D’autant que là encore, ils le font à l’étranger, de toute façon… Aujourd’hui la science permet de répondre aux désirs de toutes ces personnes, je ne vois pas pourquoi on l’empêcherait.

Ah, le désir masculin ! Les parents et la société ont bien du mal à nous apprendre à réguler nos désirs… C’est pourtant la clé de toute civilisation. Petit exercice : fais la liste de tes grands désirs… puis note ceux qui sont impossibles à exaucer, par respect pour les plus faibles. Avec la gestation par autrui, l’enfant se voit imposer au mieux une maternité éclatée, au pire pas de maman du tout. Quand on sait l’importance des liens mère-enfant pendant la grossesse, on mesure l’injustice. Et puis la GPA traite le corps de la femme comme une machine. Elle doit, par contrat, contre une facture, produire un enfant zéro défaut. C’est inhumain. L’honneur de la France est de se battre pour l’abolition universelle de la GPA, même si ça déplaît aux riches touristes procréatifs qui se sont permis d’acheter leurs enfants à l’étranger.

J’ai tendance à penser qu’il faut conserver l’anonymat du don de gamètes (don de sperme et d’ovocytes), parce que cela garantit le caractère altruiste de ce don. Et surtout, si l’anonymat est levé, de nombreux donneurs ne voudront plus donner…

Peut-on priver aujourd’hui un enfant de la moitié de son histoire biologique, alors que la médecine préventive s’appuie sur les « antécédents médicaux » de nos parents pour nous protéger ? Des adultes nés de don anonyme de gamètes ont dit leur angoisse à l’idée de tomber amoureux d’un demi-frère ou d’une demi-soeur… De toutes les façons, avec les nouveaux tests génétiques, l’anonymat à la française est intenable. Celui qu’on a promis aux demandeurs et aux donneurs sera même annulé rétroactivement. Quel choc ! Ceci dit, l’abandon de l’anonymat créera d’autres problèmes. Et je ne parle pas d’une éventuelle pénurie… Ce qui pose problème, c’est le don de gamète en lui-même. Trouves-tu juste de donner sa paternité ou sa maternité biologique avec ses gènes (c’est-à-dire sa ressemblance physique, psychologique etc.) en se désintéressant des enfants qui en naîtront ? Nos gamètes sont nos cellules les plus prometteuses, précieuses et personnelles : elles ne devraient pas être données.

Autoriser la recherche sur les cellules embryonnaires est une urgence pour la science, car elles « ouvrent la voie à une médecine régénératrice prometteuse, à la fabrication de médicaments innovants et à l’élaboration de thérapeutiques nouvelles », comme c’est expliqué sur le site des États généraux. S’il n’y a plus de projet parental sur un embryon, autant qu’il serve à la science.

Sais-tu que, sans avoir réuni les États généraux de la bioéthique prévus par la loi, le précédent gouvernement a explicitement autorisé cette recherche sur l’embryon, qui le détruit ? Loi après loi, faute d’avoir protégé l’embryon humain comme l’un des nôtres, son statut est devenu de plus en plus précaire. Il reste juste interdit de le concevoir pour la recherche. Les parents des embryons congelés vivants (il y en a 220 000 dans nos labos) sont soumis chaque année à une question impossible : alors qu’ils les ont fait concevoir pour avoir des bébés, on leur demande s’ils les donneraient à la science… Ils n’ont jamais envisagé leurs enfants comme des cobayes ; beaucoup ne répondent pas.
Pour moi, un être humain vivant – même à son premier stade – ne devrait jamais subir une vivisection. Privilégions plutôt les multiples voies de recherche alternatives qui respectent l’être humain. Elles sont prometteuses.

Je trouve aussi que le dépistage préimplantatoire est une formidable avancée. Il permet de dépister d’éventuelles anomalies chromosomiques ou génétiques, ce qui évite à des parents d’avoir des enfants handicapés, et à ceux-là de naître et d’avoir une vie horrible… Cela ouvre d’ailleurs la question de la médecine prédictive, qui sera un grand progrès…

Vive la science ! Vive la médecine qui soigne… Mais gare à la science sans conscience qui fait comme si la fin (le but) justifiait les moyens (ici le tri des êtres humains). Sais-tu qu’il faut concevoir beaucoup d’embryons pour chaque DPI ? On les teste, on les note, et on détruit les « indésirables ». Les critères de sélection sont de plus en plus nombreux. Résultat : une énorme « surproduction embryonnaire ». Le début de l’être humain est traité comme un produit industriel : au lieu de l’accueillir comme une personne, on le fabrique comme un objet. La médecine prédictive est positive si elle n’aboutit pas à l’hypersélection eugéniste des prétendus meilleurs avec exclusion des prétendus mauvais, handicapés. Là, on devient totalitaire. L’Histoire a montré qu’un « progrès » technique peut provoquer une régression humaine.

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