« Les idéologies que nous combattons sont promises à la poubelle de l’histoire » – Interview pour Il Est Vivant

Il est vivant: Les idéologies que nous combattons sont promises à la poubelle de l'histoire

La loi Taubira a été promulgée par le Président de la République samedi 18 mai, après 10 mois de bataille au Parlement et dans la rue. Et maintenant ? Comment les opposants au “mariage gay” peuvent-ils maintenant poursuivre le combat ? Entretien avec Tugdual Derville, porte-parole de la Manif pour Tous et délégué général d’Alliance Vita.

Entretien par Claire Villemain, pour le magazine IL EST VIVANT

Quel regard portez vous sur les dix mois qui viennent de s’écouler ?

J’y vois une extraordinaire éclosion. Un feu couvait sous la cendre, que la loi Taubira a soudain réveillé. Nous avons eu une réaction viscérale spontanée. Un mouvement social inédit a jailli du peuple français.

Pourquoi cette réaction s’est-elle faite sur cette loi plus que sur une autre ?

La loi Taubira remet en cause une réalité que nous n’aurions jamais imaginé devoir défendre. Lorsqu’une loi prétend effacer l’altérité sexuelle dans l’engendrement et dans le mariage, nous prenons conscience que cet effacement a d’énormes conséquences anthropologiques, et qu’il est injuste pour les générations futures. Nous sommes tous nés d’un homme et d’une femme, et maintenant que l’on veut nier cette précieuse réalité naturelle par une loi, nous découvrons combien nous y sommes attachés.

S’agit-il d’un mouvement social “typique” ?

Les gouvernements ont tendance à n’évaluer les mouvements sociaux qu’en fonction des rapports de force. Ils n’ont donc pas pu ou pas voulu comprendre une mobilisation inspirée par des convictions altruistes. Je perçois dans notre mouvement l’émergence d’une nouvelle solidarité que j’ai comparée à la naissance de l’écologie environnementale. Puisque l’homme est désormais capable de déconstruire sa propre nature, notre responsabilité est de reconnaître, de protéger et de transmettre ce qui fait la nature humaine.

Vous avez déclaré : « Le gouvernement n’a pas le bon logiciel pour nous comprendre. » Quel serait le bon logiciel ?

Le retour au réel de ce qui est humain ! Nos gouvernants ont un problème avec la vérité et avec l’amour. À force de lire le monde au travers du prisme déformant du rapport d’intérêts, ils ne peuvent pas comprendre que la fraternité gratuite génère une force considérable. Un fossé culturel nous sépare. Lorsque Dominique Bertinotti, ministre de la Famille, déclare que « l’accouchement ne fait pas la mère », elle heurte profondément le bon sens populaire des Français. Il y a un abîme entre l’expérience de la grande majorité d’entre nous et le discours artificiel et nocif de certaines idéologies ultra-minoritaires. Heureusement, les idéologies que nous combattons portent en elles-mêmes leur défaite et sont promises à la poubelle de l’histoire.

Les manifestants ont-ils conscience de tout cela ?

Leur élan a été tellement instinctif que les gens n’ont pas eu le temps de théoriser leur engagement. Ce mouvement a déjoué toutes les analyses des décideurs et des spécialistes des mouvements sociaux : ils imaginaient qu’il allait s’effilocher naturellement et se diluer dès le vote de la loi à l’Assemblée nationale.

Comment voyez-vous la comparaison avec Mai 1968 ?

Je la trouve intéressante. J’ajouterai qu’à la fièvre des barricades, nous répondons par la paix du coeur. Contre l’individualisme libertaire, nous portons le souci de l’autre, l’interdépendance entre les hommes et le désir de transmettre. En réponse à l’interdit d’interdire, nous valorisons la vie comme une oeuvre d’art inscrite dans un projet d’amour et dans les trois limites propres à l’homme : son corps sexué, le temps et la mort. C’est presque à se demander si cette loi Taubira, pourtant si funeste, n’a pas déjà produit une espérance plus grande que la désespérance que son vote a provoquée. J’ai plus d’émerveillement que de déception, et je pense que la défaite n’est pas forcément là où l’on croit.

C’est-à-dire ?

Ceux qui ont endurci leur coeur ont peut-être permis qu’advienne un réveil historique pour la France. L’Europe nous regarde et voit que cette France se rebelle dans la paix contre la toute-puissance de ses dirigeants. Pour moi, la non-violence intérieure et la bienveillance pour nos adversaires sont essentielles pour éviter un cycle d’affrontement stérile. Car nous n’avons pas comme adversaires des personnes, mais des idéologies ennemies du genre humain.

Mais le combat semble perdu?

Croyons-nous que la Victoire est déjà advenue ? Les apparences ne sont-elles pas souvent trompeuses ? Nous devons agir en conscience, mais le résultat ne nous appartient pas. C’est toute la différence entre efficacité et fécondité : notre travail n’a peut-être pas été efficace, mais sa fécondité est stupéfiante. Beaucoup de ceux qui sont entrés dans la désolation après le vote de cette loi, passent par les étapes du deuil : le déni (« On va gagner malgré tout ! »), la colère, la négociation (« Oui à l’union civile ! »), la dépression (« Cela n’a servi à rien, plus jamais je ne redescendrai dans la rue »), puis le consentement au réel, auquel nous devons aboutir pour intérioriser la réalité, afin de ne pas baisser les bras et d’entrer par d’autres formes d’action dans la reconstruction.

Comment maintenir cette vigueur ?

Il y a un temps pour descendre dans la rue, et un temps pour réfléchir et construire. Ce temps est venu. Ce qui s’est passé derrière les banderoles de nos manifestations, dans les meetings et les tractages, est prometteur. Nos manifestations ont été un laboratoire de la mixité sociale et de la diversité malgré les caricatures qui en ont été faites. C’est une génération nouvelle qui s’est levée. Elle a pris conscience qu’elle porte un trésor. Elle le fera fructifier en s’engageant dans le monde associatif, celui de l’entreprise, et au service du bien commun. Mais pour cela, il faut passer par l’approfondissement intellectuel et le silence intérieur. Ils sont les sources de l’action.

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