Tournons-nous vers le plus fragile ! C’est lui le critère de notre humanisation.

skyQuand je réfléchis à mon rapport au bien commun, je remonte à l’enfance. Il paraît que les grands-parents transmettent souvent les  «valeurs ». Enfant, j’accompagnais ma grand-mère maternelle rendre visite aux personnes âgées d’une petite ville. Certaines vivaient dans des pièces sombres en sous-sol, là où l’on entreposait le charbon. Nous leurs apportions des revues et des victuailles. Mon cœur était saisi. Homme paisible, mon grand-père n’acceptait pas que l’on gaspille le pain, qu’il mettait « à l’endroit »…

Nos parents ont, quant à eux, élevé leurs enfants dans une perspective implicite : celle de changer le monde plutôt que d’en jouir. Notre bain amniotique fut aux antipodes du matérialisme : à l’adolescence, du fait d’un décalage éducatif, nous étions les seuls de l’école à n’avoir ni télévision, ni argent de poche ; notre voiture était la plus minable ; nous n’aurions pas imaginé revendiquer un vélomoteur ou une chambre individuelle. Sans en éprouver de frustration, mais plutôt une certaine fierté. Car nous étions heureux. Ce bonheur était d’ailleurs lié à notre émerveillement devant tout ce qui reste gratuit: la nature, la mer, les animaux sauvages, les cousins, les amis, la vie intérieure… Le regard de nos parents sur le monde des humains avait-il aiguisé à l’excès notre esprit critique ? Au moins nous avait-il inoculé le désir que ce monde progresse.

A cause d’une mutation paternelle, je débarquai à Paris à l’âge de 16 ans. Je découvris alors une jeunesse dont les racines familiales ressemblaient aux miennes, mais qui avait comme seul horizon l’opulence dans lequel elle avait été éduquée : honnête, mais sans réflexion sur le sens. Il fallait « profiter » et reproduire le modèle. Sans liberté. Et au risque d’intérioriser un mépris pour les êtres matériellement défavorisés, jugés inférieurs.

Il me semble que l’amour du bien commun passe par la conscience de la destination universelle des biens. Nous sommes gérants de nos talents, de notre héritage, de la planète où nous vivons. Nous n’avons rien en propre : «Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » Nous sommes aussi tous interdépendants : qui prétendrait avoir accès à un verre d’eau en autonomie absolue ? Et si fragiles ! Qui peut se passer de vêtements, d’un toit, d’amour… et d’eau fraîche ?

Si j’ai fondé A Bras Ouverts (1) en 1986, c’est qu’à l’âge de 20 ans j’avais été émerveillé à Lourdes par l’humanité intacte d’un enfant porteur d’un lourd handicap, et touché par sa «dépendance». Passer du temps avec des enfants comme lui, leur donner à boire, les aider à s’habiller, devenir leur ami, c’était au-delà d’une question de la justice : une évidence! Lieu de mon bonheur, de ma croissance personnelle, même si je traversais des moments de découragement à cause de leurs souffrances et de mes propres limites. Un jour j’ai eu conscience que le même sang d’humanité coulant dans nos veines nous rendait solidaires, parce que nous étions frères d’infortune : eux, du fait de leur handicap, moi du fait de mon péché. Constat serein, non pas culpabilisé. L’acceptation de la destination universelle des énergies personnelles suppose une intériorisation de la fraternité universelle. Connu ou inconnu, chaque être humain est mon frère : hors de prix, irremplaçable. Cette conscience illumine toute rencontre.

Aujourd’hui, engagé sur des sujets sociétaux difficiles, je me souviens d’une phrase du cardinal Lustiger qui disait en substance : «Quand vous riez, vous ne riez pas, car gémit en vous toute la souffrance du monde… et quand vous pleurez, vous ne pleurez pas car vibre en vous toute l’espérance éternelle ! » Impossible de se désintéresser du bien commun de l’humanité. Ce souci implique de bien distinguer l’homme des animaux. L’homme peut « réguler » leurs espèces, mais la vie des siens est sacrée : il n’est jamais légitime de sacrifier un seul être humain au prétexte de rendre service à un grand nombre.

A ce compte-là, la quête du bien commun peut ressembler à une équation insoluble. Comment prendre soin de tout l’homme et de tout homme ? Tournons-nous vers le plus fragile ! C’est lui le « critère » de notre humanisation. Comme le petit oiseau en cage dont la mort alerte les mineurs de la présence d’un gaz mortel, le traitement fait à nos frères les plus défavorisés est un signe qui ne trompe pas sur l’état de notre civilisation. Le pape François a relié le gaspillage des ressources (sa « culture du déchet ») à la pauvreté et aux atteintes à la vie. L’« option préférentielle pour les pauvres » semble la condition la plus incontestable du travail pour le bien commun. Bien de tous, car le plus fragile est tour à tour chacun d’entre nous. D’ailleurs, avec le fantasme de toute-puissance d’un homme « augmenté » par les biotechnologies, omniscient, invulnérable et immortel, il nous faut désormais défendre la nature de l’humanité : sexuée, limitée et mortelle. Pour que les générations à venir n’en soient pas privées. La vulnérabilité : précieux patrimoine du bien commun ?

Article paru dans L’Alouette, la revue des Foyers de Charité, en décembre 2013.

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(1) « A bras ouverts » http://abrasouverts.asso.fr

Depuis 27 ans, A Bras Ouverts, association nationale d’inspiration chrétienne, organise l’accueil par des accompagnateurs bénévoles, d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes ayant tous types de handicap, le temps d’un week-end ou de vacances. Tout au long de l’année, nous partons en petits groupes (3 à 7 binômes) à la campagne ou à la mer dans des maisons qui nous sont prêtées ou louées.

Le principe de l’association repose sur le binôme constitué d’un jeune porteur d’un handicap et de son accompagnateur. Nous faisons des activités simples et joyeuses, l’essentiel étant de passer du temps ensemble et prendre le temps de se découvrir.

Tournons-nous vers le plus fragile ! C’est lui le critère de notre humanisation.
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