Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité

Comment faire advenir la Société de Bien Commun ?
Cette question passionne le Courant pour une écologie humaine, qui lance le second volume d’une collection dédiée à la recherche des conditions et des moyens nécessaires pour faire émerger cette société et changer la donne, à hauteur d’homme.
Tugdual Derville, cofondateur du Courant avec Gilles Hériard Dubreuil et Pierre-Yves Gomez, nous en tisse ici la trame.

Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité

Et si nous concevions tous notre passage sur la planète terre comme un lent et tenace processus d’humanisation ? Émergeant de la biosphère nourricière et du corps d’une femme, tous conçus par des humains, tous incontestablement humains dès avant la naissance, nous serions aussi tous appelés à devenir sans cesse plus humains. Vaste et étrange programme !

En matière d’humanité, l’immobilisme est un leurre. Notre essence nous conduit à nous développer, à nous transformer en transformant le monde, sans toutefois le dénaturer ni nous dénaturer. Car il ne s’agit pas de l’augmentation transhumaniste. Contrairement aux animaux qui sont frappés d’immuabilité, nous sommes pour ainsi dire condamnés à l’évolution culturelle.  Pour le meilleur… sinon pour le pire.

On ne demande pas à un crapaud d’être davantage crapaud, et il ne risque aucunement de moins le devenir. Souligner son évidente irresponsabilité n’enlève rien à son caractère admirable. Il n’y a pas longtemps, j’ai remis un superbe spécimen dans son trou d’où je l’avais délogé par mégarde. Il rejoindra fidèlement au printemps sa mare originelle, celle de ses ancêtres, pour s’y accoupler. Même si elle avait été bétonnée depuis sa naissance, il retournerait naïvement au lieu-dit, chaque année, jusqu’à sa mort… Mystère de l’entêtement instinctif de la bête ! Fidèle à son destin – son instinct – un batracien n’est pas responsable de son état.

Le mystère de la personne (humaine) est tout autre. Comme mû par un devoir sacré, qui est le prix de sa dignité, chacun engage sa conscience et sa responsabilité pour devenir ce qu’il est. Celui qui ne progresse pas en humanité, qui ne fait pas l’effort de gravir la pente toujours glissante de sa propre humanisation, tend inexorablement à régresser… vers la barbarie. On passe vite de l’indifférence à l’égoïsme, et l’égoïsme mène un jour ou l’autre à la cruauté… Est-ce cela qui explique l’effroyable « banalité du mal » ? Chacun est capable du pire ; mieux vaut le savoir pour l’éviter.

Notre vie peut donc être considérée comme une grave et joyeuse ascension vers la pleine humanité ; chacun y est mobilisé dans un fervent combat intérieur, une lutte contre soi-même et pour soi-même, entre humanité et inhumanité ; comme pour un enfantement continu, il s’agit d’un travail de libération sans cesse poursuivi, une éducation jamais achevée. Objectif : s’affranchir de la pesanteur qui nous tire vers le bas, nous fait chuter, nous rend moins humains.

« Pour faire un homme, Dieu que c’est long ! » constate la chanson. Le temps long sera notre allié. Inutile de se presser : tels des funambules, nous avançons pas à pas, tantôt prudents, tantôt intrépides, sur une étroite ligne de crête, guidés par notre conscience, en quête de bien, de bon et de vrai. Soucieux de justice et la paix. Abandonner ce chemin d’auto-transformation, nous égare illico, de glissement en glissement, insidieux ou brutal, dans un processus de déshumanisation.

Mais comment maintenir le fragile équilibre et ne pas perdre de vue le but ?

Pour garder le cap de l’homme, l’aiguille de la boussole d’écologie humaine porte une inscription à la fois simple et exigeante : « Tout homme et tout l’homme ». Ne laisser personne en chemin, et ne négliger pour chacun aucune des dimensions qui le façonnent : physique, psychique, intellectuelle et spirituelle.

Le Courant pour une écologie humaine a mis au point deux outils pour nous aider à élaborer un projet personnel de transition :

–       Un manifeste : il explicite les conditions du « programme d’humanisation » que nous estimons vital pour nos sociétés.

–       Un parcours de Form’action déjà suivi en équipe par plusieurs centaines de personnes : il permet à chacun de progresser, avec d’autres, sur son chemin de transformation.

Les volumes « Société de Bien Commun » offrent un troisième outil pour aider chacun à avancer dans sa transition d’écologie humaine. Les personnalités dont les réflexions et témoignages sont publiés ici peuvent être une source d’inspiration. Quoiqu’inimitables, les expériences d’autrui sont utiles, éclairantes. Pourvoyeuses d’idées, d’encouragements et d’émulation.

Chaque chemin personnel n’en reste pas moins unique. Chacun vit dans un temps donné, évolue dans un écosystème spécifique, interagit avec d’autres humains et d’autres créatures. Chacun restera donc toujours un « premier de cordée » dans son processus d’humanisation.

Pour autant, personne n’est seul ; nous sommes tous reliés, interdépendants… Le Courant pour une écologie humaine n’imagine pas la société comme une collection d’individus autonomes, des électrons prétendument libres : il la voit comme un tissu de personnes en relations d’interdépendance ; il nous reconnaît comme des fils et des filles entrelacés, attachés les uns aux autres, dépendants les uns des autres, responsables les uns des autres. Le corps social se renforce et se régénère ainsi par la rencontre des corps physiques. Et la mortalité est source de régénération.

Par ailleurs, nous sommes tous désormais concernés par la préservation des écosystèmes sans lesquels la vie serait dégradée voire impossible. Surgis de la biodiversité, nous savons qu’il dépend de nous de transmettre aux générations à venir l’héritage culturel et naturel auquel elles ont droit. La conscience de l’anthropocène – celle de l’empreinte de l’humanité sur la planète – nous oblige à considérer que la protection de la biodiversité naturelle et celle de la biodiversité culturelle sont l’affaire de tous. Sans oublier la préservation de la nature humaine de plus en plus menacée par les mirages de la biotechnologie. La globalisation s’est donc accompagnée pour tous d’une responsabilité accrue : la puissance de l’Humanité induit pour ainsi dire une « extension du domaine de la fraternité » dans l’espace et dans le temps. Comme critère d’une action, nous devons davantage considérer son impact d’abord sur les hommes d’ailleurs (à l’autre bout du monde) ensuite sur ceux de l’avenir (à l’autre bout du temps) et enfin sur le principe d’humanité en tant que tel. Tous dépendent peu ou prou de nos modes de vie d’ici et maintenant.

À chacun de participer ainsi au processus d’humanisation personnel et collectif par sa « transition d’écologie humaine » :

–       En contribuant là où il vit à la bienveillance en veillant au bien de chacun et de tous.

–       En repérant les points d’alerte pour l’humanité que sont les lieux de vulnérabilité du « tissu humain » : c’est par les maillons faibles que la chaîne de solidarité se brise, mais aussi doit se réparer. Faire preuve d’humanité, n’est-ce pas essentiellement prendre soin d’un plus fragile ?

–       En agissant avec d’autres pour gérer et faire fructifier les communs de l’Humanité.

Bienveillance, vulnérabilité et communs sont les trois clés repérées par le Courant pour bâtir des chemins d’humanisation.

Tout lecteur est finalement invité à s’approprier le titre de ce second volume (« Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité ») pour le prendre à son compte. Certes, chacun des contributeurs occupe une place unique dans le tissu social. Il est en mesure de nous signaler ce que son cœur y voit. À proximité, c’est-à-dire près de chez lui, dans son lieu de travail, son domaine de compétence, lui seul sait distinguer des endroits où le tissu s’effiloche, s’use, se troue. D’où un appel unique à « combattre l’inhumanité », là où la misère matérielle, morale, intellectuelle ou spirituelle contredit la dignité humaine. Lui seul connaît aussi les lieux où le tissu s’étend, se renforce ou se répare. Appel à s’impliquer – pour certains, à « rappliquer » – à la façon dont les globules blancs se précipitent nombreux sur les blessures du corps, les brèches où il est attaqué, pour combattre ensemble l’infection. Les lieux de déshumanisation et d’humanisation sont ainsi les mêmes : là où naît un besoin se mobilisent des ressources pour étayer, réparer, consoler. Car la société ne cesse de souffrir, que ce soit en son centre, souvent menacé de sclérose et de vacuité, ou à sa périphérie, souvent menacée de misère et d’exclusion.

Lire, c’est déjà penser. Mais c’est écrire qui oblige à réfléchir. Nous aimerions beaucoup que la lecture de ces contributions inspire l’écriture de nombreuses autres contributions personnelles. Autant de projets de transition. Gardien d’humanité, chaque lecteur deviendra un lanceur d’alerte contre l’inhumanité et demeurera surtout, jusqu’à sa mort, un acteur d’humanisation.

Tugdual Derville

 

Retrouvez ici (ou en librairie) ce texte ainsi que les contributions de 22 acteurs de la Société de Bien Commun, qui ont transformé leur vie et celle de leur entourage grâce à des initiatives insufflant plus d’humanité dans leur secteur de prédilection. Chacune s’enracine dans une expérience de vie, pour montrer que nous sommes tous de potentiels acteurs de cette conversion positive !

 

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One thought on “Révéler l’humanité, combattre l’inhumanité

  1. Poyaud
    16 octobre 2018 at 18 h 12 min

    Le véganisme : pour une société déboussolée devant des crapauds égaux aux êtres humains ?
    Le véganisme, dans son refus de consommation animale au motif de l’exploitation faite par l’homme, fait l’objet d’actualités diverses : depuis des campagnes d’affichage (ex. gare St Lazare à Paris) jusqu’à la vandalisation violente de boucheries … au lieu de demander une régulation pour rendre répréhensibles des actes cruels sur l’animal (ex. sur-intensification des élevages).
    Toutefois, autant cette dernière voie me parait légitime, autant le fondement des revendications véganistes me questionne. En effet, conférer des droits aux animaux comme s’il s’agissait d’êtres humains tend à effacer la différence bien réelle de nature entre les deux en induisant un égalitarisme anti-spéciste. Il s’ensuit un écueil majeur : rendre confuse la dignité humaine qui, intrinsèquement, fonde elle-même le respect dû aux animaux.
    A partir de ce nivellement, il est facile de céder à un utilitarisme extrême dans le refus d’accompagner la vulnérabilité (position de Peter Singer) … mais alors quel paradoxe quand on réalise que la spécificité humaine se manifeste justement dans le soin d’un nouveau-né handicapé !
    L’uniformisation qui s’immisce dans le véganisme mérite, à mon sens, que les médias approfondissent le sens réaliste de frontières entre les mondes inertes, vivant et humain pour éviter que « mutilé d’un rameau de conscience, le monde ne menace d’imploser » (C Delsol) en laissant le champ libre à la violence et au transhumanisme.

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